Marie Astre

Dans sa pratique de la performance, Marie Astre cherche à entrer en contact avec les éléments qui l'entourent : l'océan, le sol, l'animal. Suivant un protocole qui questionne le statut du corps mis à l'épreuve, elle réalise seule ses actions, les répète, encore et encore et se filme pour en garder la trace ou les fait exécuter par une tierce personne. Entre observation, attention et méfiance, Marie Astre se tient à l'écoute et englobe les contraintes physiques dans ces situations inconfortables lorsqu'elle traverse des espaces naturels. À la recherche d’un espace intermédiaire ; espace mental dans lequel pourrait se loger la « pensée instinctive », ses actions privilégient une expérimentation intense en contact direct avec une réalité brute. L'expérience devient forme et matière première là où la rigueur et la ferveur intérieure priment avant la témérité. Son attrait pour le corps chorégraphié est survenu après l’expérience vécue chez les indiens Hopis. Ce voyage lui a permis de mieux appréhender la capacité de vivre dans un espace naturel difficile et hostile. La conscience des corps, de l’espace et du cosmos, que nous aurions perdu, est au cœur de la lutte avec ce qui nous entoure. Révélant notre vulnérabilité et les forces aléatoires qui parasitent une volonté initiale, Marie Astre cherche à sublimer les forces de la nature comme dans un rituel païen. Une de ses actions consiste à prélever des goûtes d’eau dans l’océan Atlantique à l’aide d’une pipette, dans des endroits difficiles d’accès. Durant trois jours consécutifs, elle s'y est rendue, chaque matin, afin de répéter la performance autant de fois que nécessaire. « Après tant de tentatives, c’était la première fois que je ne représentais pas l’expérience, je la vivais vraiment. Elle avait enfin pris corps. Je tremblais, j’avais froid, j’avais peur et j’avais mal, mais je n’avais pas réussi à remplir mon récipient et l’action n’était donc pas terminée. Je devais y retourner. ». Acquérir un comportement exige de mémoriser une sensation. Le sujet doit éprouver afin de faire un geste de mémoire, le vivre et le refaire. Des tensions apparaissent entre le naturel et l'artificiel, entre l'inné et l'acquis, entre l'action et l'image. Chez Marie Astre, l'exacerbation des sens est « une libération de l’esprit et du corps par la redondance contrôlée d’un geste.». Solitaire, elle ne souhaite pas s'extraire du monde mais plutôt expérimenter le travail du corps dans des conditions extrêmes. Le fait qu'une scène intime trouve une autre réalité physique accentue sa quête existentielle et son envie d'échapper au contrôle. Aussi, depuis près de dix ans, elle tente d’éduquer son cheval à l’aide de l'éthologie qui permet d’exacerber la conscience non seulement de «l’être animal» mais aussi de l’espace. Les déplacements de notre corps dans un territoire animal, face à un corps animal, doivent être totalement maîtrisés et très précis afin d’établir un dialogue. Processus comparable à des forces et des énergies qui se compensent et s’équilibrent, une de ses performances consiste à reproduire de mémoire dans un espace d’exposition des gestes effectués lors du dressage d’un cheval. Tout comme l'animal, Marie Astre reste aux aguets. Avec ce devenir animal, l'instinct peut désormais à nouveau se confondre avec l'expérience de l'art.

Marianne Derrien, texte écrit à l'occasion de l'exposition Première à La Fabrique Pola, Bordeaux, Novembre 2015

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